Largement représentée dans toute l’Europe Orientale et balkanique, la flûte kaval s’y trouve sous des formes multiples en Bulgarie, Macédoine, Grèce et Turquie et Albanie. Le kaval est une flûte oblique à embouchure libre, que l’on peut rapprocher du Ney, bien que leur facture et surtout leurs répertoires soient bien différenciés.
" Kaval " est un mot turc, que la racine "Kaw" d’Asie centrale rapproche de l’antre, la cavité. Cette étymologie met l’accent sur la particularité d’embouchure dite "libre" c’est à dire sans bocal. Elle exige du flûtiste qu’il conduise lui même par la forme circulaire qu’il imprime à ses lèvres, l’air vers l’arrête terminale.
On trouve les flûtes du même nom kaval ou caval avec et sans bocal en Turquie et en Roumanie
Kaval bulgare
Le kaval bulgare est l’instrument emblématique de la région de Thrace, pays mythique d’Orphée et région que se partagent le sud de la Bulgarie, le nord-est de la Grèce et l’ouest de la Turquie. Dans certaines régions, on l’appelle également guval ou encore kuval.
Jusqu’en 1989, il était encore enseigné fréquemment aux enfants et pas un orchestre d’Etat dans tout le pays ne manquait de joueurs de kaval. Mais les difficultés actuelles rendent la vie beaucoup plus dure aux musiciens traditionnels et le kaval, considéré comme un instrument lié au passé, est en situation de fragilité.
Orlin Vassilev. Photo Joan Abadie
L’instrument est doté de 8 trous de jeu chromatique. Son étendue naturelle est de 2 octaves plus une sixte, tessiture à l’intérieur de laquelle le musicien doit pallier l’absence de certains degrés en modifiant l’angle d’attaque ou l’ouverture du trou. Les trous sont bouchés avec les 2èmes phalanges (sauf pour le pouce et l’annulaire gauches et le petit doigt droit), ce qui détermine un mode de jeu très subtil de glissando, vibrato et variations de timbres. La technique des “coups de doigts” qui articulent la mélodie à la place de l’archet ou de la langue est abondamment employée dans toutes les régions sauf en pays Chop, près de Sofia, où la technique des coups de langue prime.
Près de l’extrémité, sur la section qui s’appelle seytan deligi ou hazreti ali se trouvent quatre trous très importants pour le timbre et la sonorité. On les appelle aussi dushnitsi ou dyavolski dupli (« les trous du diable »). D’après la légende, le diable jaloux avait volé le kaval d’un berger endormi et y perça quatre trous dans l’intention de le détruire mais il obtint un effet inverse et la sonorité du kaval s’en trouva nettement améliorée. Une fois sorti de son sommeil, le berger se mit à jouer de sa flûte; il avait déjoué la malveillance du diable… L’embouchure libre permet de nombreuses variations de hauteur et de timbre, en modifiant la cavité buccale, en avançant plus ou moins la bouche ainsi qu’en utilisant plus ou moins le gras des lèvres et le grain du souffle. Le registre grave du kaval ou kaba kaval est très caractéristique en ce qu’il permet un effet d’amplification par la superposition des octaves grave et medium. Comme le ney persan, le kaval peut donner l’impression que 2 flûtes jouent alternativement, l’une grave et très terrienne, l’autre aiguë et aérienne. Cet aspect est à l’origine d’une image que j’utilise abondamment : «lèvres d’ange et souffles de dragon».
Tablature du Kaval bulgare en Ré
("o" = bouché, "/" = demi bouché)
D
Eb
E
F
F#
G
G#
A
B
H
d
eb
e
f
f#
g
g#
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Caval roumain
Le caval roumain est une flûte modale à 5 trous. C’est une flûte munie d’un bocal, dont la fenêtre se trouve orientée du côté du musicien, ce qui permet en abaissant la lèvre inférieure de l’enrichir de quantité de partiels, lui donnant plus de puissance et de matières.
Le plus souvent en bois de fruitier, cette longue flûte droite d’une seule pièce, est pourvue de 3 trous de jeu pour la main gauche (pas de trou de pouce) et 2 pour la droite dont la disposition, souvent empirique, correspond à l’échelle modale d’une gamme non tempérée (mode mineur avec quarte et sixte augmentées, proche du mode Hidjaz).
Instrument pastoral, par excellence, il compense un timbre non puissant par une sonorité très expressive.
En Moldavie, l’instrument souvent tourné en bois d’acacia possède un 6ème trou pour le petit doigt gauche qui permet de choisir ou non l’augmentation de la quarte. En Dobroudja, dans le sud de la Roumanie, on trouve des cavals en ré jouant un mode phrygien.
Ilean Constantin. Photo Isabelle Courroy
Souvent les cavals sont en la, ce qui donne comme mode : la si do ré# mi fa# sol la. Leur tessiture est la si do ré# mi dans le grave, reproduits dans le medium, puis fa# sol la si dans l’aigu.
L’embouchure du caval roumain est munie d’un bocal dont la fenêtre s’ouvre du côté du joueur, ce qui permet à ce dernier d’obstruer partiellement son ouverture avec la lèvre inférieure. L’effet obtenu modifie considérablement le timbre de l’instrument en le chargeant de nombreuses harmoniques. Cette technique d’amplification naturelle amène une sorte de distorsion sur le registre grave et dédouble la flûte comme s’il y en avait deux en une seule : une flûte douce et une autre beaucoup plus rude et archaïque, chargée de multiphoniques.
Un autre mode de jeu traditionnel dans les régions frontalières et parmi les minorités hongroises Csango en Moldavie consiste à grommeler la mélodie du fond de la gorge tout en la jouant. Présent essentiellement en Olténie, Moldavie et Transylvanie, le caval est traditionnellement un instrument que le berger joue pour lui-même et pour son troupeau. Le répertoire est constitué principalement de danses anciennes (batrineasca, hora, joc, brîul…) et de doinas méditatives, où improvisations et variations sont prépondérantes. S’il a pu être remarquablement joué par des solistes comme Marin Chisar, son emploi, resté souvent anecdotique dans les prestations des virtuoses roumains, est progressivement tombé en désuétude probablement à cause de son faible volume sonore et de ses possibilités modales limitées. Pourtant, et on peut imaginer que c’est ce qui l’empêchera de tomber définitivement dans l’oubli, cet instrument détient une puissance expressive